Un reportage de Véronique Voyer
Crédit photo: Constance Lahuna
«Tortiiiiiiiiilla!», s’égosille Transita Ruiz chaque jour, du matin au soir. Elle pousse sa brouette de bois remplie de ses quelques 400 petites crêpes au maïs encore chaudes. Cette mère monoparentale traverse les rues de Jinotepe, au Nicaragua, beau temps, mauvais temps, dans l’espoir de ramasser assez d’argent pour payer les études de ses trois enfants.

La vendeuse de tortilla Transita Ruiz s'arrête quelques instants sur le chemin qu'elle parcoure tous les jours, bien étonnée qu'on s'intéresse à son histoire.
Les rues sont sinueuses, les trous sont nombreux, mais rien n’arrête ce vaillant petit bout de femme de plus de 80 ans. «Quand j’étais jeune, j’ai travaillé comme un homme dans les champs de café et les plantations de coton, je ne veux pas que mes filles aient à vivre ça!», confie-t-elle en désignant une excroissance grosse comme une balle de ping-pong sur son genou droit, souvenir douloureux de nombreuses années de dur labeur. «Maintenant, je ne suis plus bonne à rien!», lance-t-elle en riant.
Les histoires de courage ne manquent pas dans ce pays où la pauvreté fait partie de l’Histoire. Après plusieurs dictatures, une révolution et le passage destructeur de l’ouragan Mitch en 1998, le Nicaragua reste le 2e pays le plus pauvre au monde après Haïti selon l’ONU. La misère était le quotidien de près de la moitié des Nicaraguayens en 2008, avec un revenu de moins d’un dollars par jour.
Pour survivre, c’est la loi de la jungle. Les vendeurs passent la journée à hurler le nom de leurs marchandises en se promenant de rues en ruelles. «Huevos, dulces, helados!», ils répètent inlassablement le nom de leur produits ; des œufs aux jus de fruits sans oublier les desserts typiques du pays.
Conséquence de cette situation précaire, le travail des enfants est une chose courante. Ils sont nombreux dans les rues à vendre tomates, mangues ou melons pour presque rien. Pourtant, l’école primaire est accessible et gratuite au Nicaragua. «Pour rejoindre les deux bouts, plusieurs familles priorisent l’argent rapide à l’éducation», explique Patricia Espinoza, la directrice du foyer pour enfants défavorisés Hogar infantil comunitario de Diriamba, sur la côte Ouest du pays.

Quelques uns des protégés du foyer pour enfants défavorisés Hogar infantil comunitario de Diriamba, sur la côte Ouest du pays.
Les enseignants eux-mêmes ont de la difficulté à subsister. «J’aimerais bien t’inviter à la maison, mais je n’en ai pas», confie timidement une enseignante qui préfère ne pas être nommée. Vivant entre quatre murs de fortune et un toit de tôle en bordure de la ville de Diriamba, elle possède un lit, quelques vêtements et un médaillon de la Sainte-Vierge. Si elle adore travailler avec les enfants, le seul substantiel avantage que lui procure son emploi est le repas gratuit du midi, souvent le seul de sa journée.
Ce dîner est composé de Gallo Pinto, un mélange de riz et de fèves rouges. Ces deux ingrédients sont à la base de l’alimentation au pays. Si le contenu des assiettes varie, les légumes et les fruits frais complètent habituellement le repas des plus nantis et la viande, véritable luxe, est consommée avec parcimonie.
Aux côtés de cette misère, la richesse de certains s’étale. La culture de la canne à sucre est une industrie prospère, principalement grâce au rhum Flor de Caña, réputé comme l’un des meilleurs d’Amérique latine. Cette liqueur ambrée est couronnée de plus d’une centaine de prix internationaux et l’entreprise familiale qui en est à la tête l’exporte dans 35 pays. Autres produits de la canne à sucre, les bière Toña et Victoria sont les deux plus grandes marques de bière brassés au pays. Mais leur prix à l’unité est trop élevé pour une vendeuse de tortilla ou une enseignante.
Le poète Rubén Darío, une des figures emblématiques du pays, a trouvé les mots qui collent à la réalité de sa nation : «Voici mon mal: rêver. La poésie est la chemise de fer aux mille pointes cruelles que je porte sur mon âme. Les épines sanglantes laissent tomber les gouttes de ma mélancolie.»(1) De Transita la vendeuse de tortilla à l’un des plus grands poètes d’Amérique du Sud, l’espoir et le rêve reste le propre de ceux qui font beaucoup avec peu.

Une des nombreuses cathédrales qui font le charme de Granada, une ville coloniale à l'image du pays où l'extrême pauvreté croise l'opulence. Destination touristique par excellence, elle est réputée pour ses boîtes de nuit (dont le fameux café de la "Nuit'') mais aussi par les mendiants qui sont passés maître dans l'art de trouver des manières originales pour berner les étrangers.
(1) Extrait de Chants de vie et d’espérance.






