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L’espoir, le pécule du pauvre

Publié le 12 November 2009 by Ipso-facto

Un reportage de Véronique Voyer
Crédit photo: Constance Lahuna

«Tortiiiiiiiiilla!», s’égosille Transita Ruiz chaque jour, du matin au soir. Elle pousse sa brouette de bois remplie de ses quelques 400 petites crêpes au maïs encore chaudes. Cette mère monoparentale traverse les rues de Jinotepe, au Nicaragua, beau temps, mauvais temps, dans l’espoir de ramasser assez d’argent pour payer les études de ses trois enfants.

La vendeuse de tortilla Transita Ruiz s'arrête quelques instants sur le chemin qu'elle parcoure tous les jours, bien étonnée qu'on s'intéresse à son histoire.

La vendeuse de tortilla Transita Ruiz s'arrête quelques instants sur le chemin qu'elle parcoure tous les jours, bien étonnée qu'on s'intéresse à son histoire.

Les rues sont sinueuses, les trous sont nombreux, mais rien n’arrête ce vaillant petit bout de femme de plus de 80 ans. «Quand j’étais jeune, j’ai travaillé comme un homme dans les champs de café et les plantations de coton, je ne veux pas que mes filles aient à vivre ça!», confie-t-elle en désignant une excroissance grosse comme une balle de ping-pong sur son genou droit, souvenir douloureux de nombreuses années de dur labeur. «Maintenant, je ne suis plus bonne à rien!», lance-t-elle en riant.

Les histoires de courage ne manquent pas dans ce pays où la pauvreté fait partie de l’Histoire. Après plusieurs dictatures, une révolution et le passage destructeur de l’ouragan Mitch en 1998, le Nicaragua reste le 2e pays le plus pauvre au monde après Haïti selon l’ONU. La misère était le quotidien de près de la moitié des Nicaraguayens en 2008, avec un revenu de moins d’un dollars par jour.

Pour survivre, c’est la loi de la jungle. Les vendeurs passent la journée à hurler le nom de leurs marchandises en se promenant de rues en ruelles. «Huevos, dulces, helados!», ils répètent inlassablement le nom de leur produits ; des œufs aux jus de fruits sans oublier les desserts typiques du pays.

Conséquence de cette situation précaire, le travail des enfants est une chose courante. Ils sont nombreux dans les rues à vendre tomates, mangues ou  melons pour presque rien. Pourtant, l’école primaire est accessible et gratuite au Nicaragua. «Pour rejoindre les deux bouts, plusieurs familles priorisent l’argent rapide à l’éducation»,  explique Patricia Espinoza, la directrice du foyer pour enfants défavorisés Hogar infantil comunitario de Diriamba, sur la côte Ouest du pays.

Quelques uns des protégés du foyer pour enfants défavorisés Hogar infantil comunitario de Diriamba, sur la côte Ouest du pays.

Quelques uns des protégés du foyer pour enfants défavorisés Hogar infantil comunitario de Diriamba, sur la côte Ouest du pays.

Les enseignants eux-mêmes ont de la difficulté à subsister. «J’aimerais bien t’inviter à la maison, mais je n’en ai pas», confie timidement une enseignante qui préfère ne pas être nommée. Vivant entre quatre murs de fortune et un toit de tôle en bordure de la ville de Diriamba, elle possède un lit, quelques vêtements et un médaillon de la Sainte-Vierge. Si elle adore travailler avec les enfants, le seul substantiel avantage que lui procure son emploi est le repas gratuit du midi, souvent le seul de sa journée.

Ce dîner est composé de Gallo Pinto, un mélange de riz et de fèves rouges. Ces deux ingrédients sont à la base de l’alimentation au pays. Si le contenu des assiettes varie, les légumes et les fruits frais complètent habituellement le repas des plus nantis et la viande, véritable luxe, est consommée avec parcimonie.

Aux côtés de cette misère, la richesse de certains s’étale. La culture de la canne à sucre est une industrie prospère, principalement grâce au rhum Flor de Caña, réputé comme l’un des meilleurs d’Amérique latine. Cette liqueur ambrée est couronnée de plus d’une centaine de prix internationaux et l’entreprise familiale qui en est à la tête l’exporte dans 35 pays. Autres produits de la canne à sucre, les bière Toña et Victoria sont les deux plus grandes marques de bière brassés au pays. Mais leur prix à l’unité est trop élevé pour une vendeuse de tortilla ou une enseignante.

Le poète Rubén Darío, une des figures emblématiques du pays, a trouvé les mots qui collent à la réalité de sa nation : «Voici mon mal: rêver. La poésie est la chemise de fer aux mille pointes cruelles que je porte sur mon âme. Les épines sanglantes laissent tomber les gouttes de ma mélancolie.»(1) De Transita la vendeuse de tortilla à l’un des plus grands poètes d’Amérique du Sud, l’espoir et le rêve reste le propre de ceux qui font beaucoup avec peu.

Une des nombreuses cathédrales qui font le charme de Granada, une ville coloniale à l'image du pays où l'extrême pauvreté croise l'opulence. Destination touristique par excellence, elle est réputée pour ses boîtes de nuit (dont le fameux café de la "Nuit'') mais aussi par les mendiants qui sont passés maître dans l'art de trouver des manières originales pour berner les étrangers.

Une des nombreuses cathédrales qui font le charme de Granada, une ville coloniale à l'image du pays où l'extrême pauvreté croise l'opulence. Destination touristique par excellence, elle est réputée pour ses boîtes de nuit (dont le fameux café de la "Nuit'') mais aussi par les mendiants qui sont passés maître dans l'art de trouver des manières originales pour berner les étrangers.

(1) Extrait de Chants de vie et d’espérance.

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Les grains de Banfora

Publié le 18 October 2009 by Ipso-facto

Un reportage de Youssef Shoufan

Les grains sont présents à tous les coins de rue de Banfora, quatrième ville en importance du Burkina Faso. Simplement composés de quelques chaises et quelques amis qui se réunissent devant un kiosque ou une maison, on y discute souvent pendant plusieurs heures. On en profite alors pour déguster le thé, dont la préparation s’étale au gré des longues discussions.

La préparation du thé peut prendre jusqu'à une heure avec ses trois services. Souleiman est ici en train de transvider plusieurs fois le tout pour une meilleure infusion.

La préparation du thé peut prendre jusqu'à une heure avec ses trois services. Souleiman est ici en train de transvider plusieurs fois le tout pour une meilleure infusion.

Rues et ruelles sont remplies de citadins de toutes les générations et classes sociales qui fréquentent ces lieux d’échange. Traoré Ben Seydou (les Burkinabés se présentent en commençant par leur nom de famille), explique pourquoi il va à son grain: «C’est très relaxant et ça nous permet aussi d’échanger sur nos angoisses personnelles. Le fait d’être en groupe, il n’y a rien de tel. Le grain, c’est un lieu où on se retrouve pour parler de la vie, se donner de conseils et d’essayer de voir les perspectives quant à l’avenir.»

La plupart du temps, ce sont des hommes qui se réunissent dans les grains. Certaines personnes, des femmes et des personnes âgées surtout, voient d’un mauvais œil ces rassemblements, très nombreux dans cette ville du sud du pays. «Les jeunes qui viennent au grain savent que ce n’est pas un lieu où l’on se rencontre pour faire le bordel, témoigne Traoré. Non, tout sauf ça. C’est un facteur d’union en fait.  On vient aussi se tenir au courant des nouvelles de la ville.»

Pour Fofana Ali aussi, les mauvais préjugés qu’on pourrait avoir du grain n’ont pas lieu d’être. «Beaucoup de personnes pensent que c’est un lieu pour délinquants. Mais aujourd’hui ça change, notamment parce que plusieurs des grains sont aussi des associations qui ont créé plusieurs activités rémunératrices pour les jeunes de ces mêmes grains. Vous allez trouver des maquis [NDLR: des bars], qui ont été ouverts par ces associations justement. Les gens qui voient cette solidarité changent d’avis sur ces endroits si nombreux et fréquentés.»

Le G22 est un de ces lieux de rencontre. Il est tout simplement nommé ainsi parce qu’il  a été fondé par 22 membres, il y a une vingtaine d’années déjà. Aujourd’hui, ils sont une quarantaine, âgés de 13 à 40 ans. Konaté Yaya, agent de santé, y vient régulièrement. «L’élément central qui nous unit, c’est le sport et après c’est le thé, indique-t-il. Nous discutons généralement de football [NDLR: soccer] et des transferts de joueurs par exemple.» En plus d’en parler, la majorité des hommes qui fréquentent le grain jouent au soccer tous les jours, dans un terrain tout proche, nommé l’Enfer, en raison du niveau de jeu, particulièrement élevé. Normal alors que ses membres soient tous très musclés et plutôt doués. Certains font même partie d’une équipe qui compétitionne dans la ville.

Outre le sport, l’actualité est aussi au cœur des discussions. Konaté ajoute d’ailleurs que les sujets les plus intéressants sont «ceux qui suscitent le débat.» «À la fin, nous nous donnons des idées et des conseils. Des conseils sur la vie et le comportement, les plus âgés donnant des conseils aux plus jeunes. Le respect de l’aîné compte beaucoup et c’est ce qui fait même la force du groupe.»

Les nombreux grains de Banfora vont probablement continuer à pousser et les perceptions à leur égard à changer. Attention cependant car ces grains sont dangereux…. Si vous commencez à en fréquenter un, il vous sera alors impossible de passer à côté la prochaine fois sans vous y arrêter et y passer… quelques heures, un verre de thé à la main!

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