Un reportage de Justine Grenier
Au 27 A Cengiz Topel, dans le village de Selçuk, sur la côte ouest de la Turquie, la Nomadic Art Gallery vend ses plus beaux tapis. Deux frères trentenaires aux chaussures dernier cri y décrivent leurs techniques de tissage, parlent politique et voyages, offrent du thé. «Entrez! Si vous ne pouvez pas acheter, ne vous inquiétez pas. On restera des amis», s’exclament-ils dans un anglais surprenant.
Marco et Enis Gülli en ont, des amis. Français, Anglais, Américains, Canadiens, Australiens et Japonais les couvrent d’éloges et les invitent dans leur demeure. Certains sont plus poétiques, comme cette Antonia venue de Londres : «Les tapis sont comme l’amitié : ce sont les couleurs différentes et les motifs de partout dans le monde qui créent les plus beaux tableaux.» Cette citation du livre d’or de la boutique est d’ailleurs la préférée d’Enis, le cadet. À lire le reste du carnet, les visiteurs venus des quatre coins du globe semblent grandement reconnaissants pour cette immersion culturelle : pour le thé à la pomme et les repas, les costumes traditionnels, l’apprentissage du backgammon… et les chats. Dans la boutique, les six félins des propriétaires se baladent, tranquilles. Deux de ceux-là, Pati et Pamuk, viennent de la région natale des Gülli : le Van, situé dans la partie plus orientale du pays, où se trouve le plus grand lac de la Turquie. «Nos chats aux yeux verrons sont des vedettes de la télévision turque!», s’exclame Marco. «Ils ont fait des publicités partout dans le monde», ajoute Enis.
Ouverte depuis 1999, la Nomadic Art Gallery comprend trois boutiques. Parmi celles-là, l’une est une véritable caverne d’Ali Baba pour les amoureux du textile : plus de 2000 tapis et kilims uniques y sont entassés (le kilim, brodé au lieu d’être noué, est dépourvu de velours et donc moins luxueux que le tapis). Chacun d’eux a ses propres couleurs et ses propres symboles. «Souvent, on ne peut pas exactement savoir ce que le tapis signifie, puisque personne n’était dans la tête de la femme au moment où elle l’a fait», explique Marco. Certains ont plus de 80 ans : «Les tapis sont comme le vin. Ils s’enrichissent avec le temps». D’autres, confectionnés uniquement avec de la soie, valent plus de 10 000 dollars. Le hic est que, réalisés avec la technique turque (notamment par l’utilisation du nœud double), ces richissimes tapis requièrent des doigts de fée. Seules les jeunes filles aux mains menues peuvent les confectionner.
Est-ce qu’il existe des Gülli aux doigts de fée dans la famille? «Mes soeurs préféreraient laver de la vaisselle dans des restaurants plutôt que de passer à nouveau du temps sur des tapis», avoue Enis. Celles qui avaient dû dans leur jeunesse mettre la main à la pâte pour aider l’entreprise familiale ont préféré entrer à l’université.
Des différentes techniques de tissage, la discussion prend rapidement une tournure politique. D’origine kurde, Enis avoue avoir une préférence, voire un amour particulier pour le Québec. «Les Québécois sont plus sympathiques, plus ouverts, plus accueillants. Nous savons que vous avez votre propre culture; vous avez votre propre télévision, vous parlez votre propre langue. Nous aussi, nous voudrions notre Québec.» C’est que bien que les 13 millions de Kurdes du pays représentent plus du quart de la population, ils demeurent aux prises avec la domination turque. «Les Turcs ont changé le nom de mon village, le nom de ma sœur. Ils refusent de nous engager pour aucune raison.» Heureusement, Enis demeure positif : «Ça change. Nous avons de plus en plus de pouvoir économique et politique, principalement parce que nous sommes de plus en plus éduqués.»
Puis, c’est au tour du conflit entre la Grèce et la Turquie de prendre toute la place autour de la table. «Les Grecs ont toujours détesté les Turcs et nous ne savons pas pourquoi, critique Enis. Ils se tiennent loin, sont très fermés d’esprit.» Rappelons que les Grecs ont débarqué sur le continent asiatique au lendemain de la Première Guerre mondiale, et que le conflit a duré jusqu’en 1922.
Marco tient à préciser que les Grecs et les Turcs de l’Est ont beaucoup de points en commun. «Les Grecs des îles viennent même en Turquie pour magasiner puisque c’est moins cher pour eux! Le problème est que les Turcs, de leur côté, doivent obtenir un visa pour visiter leur voisin… Ça crée inévitablement des tensions, mais je crois que le conflit a été exagéré. Éventuellement, les deux pays finiront par s’entendre et réaliseront qu’ils peuvent faire des affaires ensemble.»

Pendant l’entrevue, trois musiciens s’installent : l’un à la clarinette, l’autre au violon et le dernier à la darbouka. Ici, avec Marco.
Et l’avenir de leur commerce dans tout ça? «Le développement de la technologie va tuer les boutiques comme la nôtre, prédit Marco. Notre technique va disparaître, tout comme les significations reliées à notre pratique. Le commerce du tapis est une montagne russe. Nous sommes actuellement dans une période creuse, sûrement en raison de la récession.» Mais fidèle à son habitude, l’aîné des Gülli garde le sourire : «Souviens-toi qu’il y aura toujours, quelque part, un client pour un tapis!»







