L’Histoire exprimée par l’art contemporain

Publié le 19 September 2009 par Ipso-facto

Un reportage de Marie-Ève Rochon

Das Denkmal für die ermordeten Juden Europas, le mémorail aux Juifs d’Europe assassinés lors de la Seconde Guerre mondiale, attire les foules depuis son inauguration. S’élevant dans le centre de Berlin, près de la célèbre porte de Brandebourg, du jardin Tiergarten et du palais du Reichstag, siège du parlement allemand, le monument sort l’Histoire des musées pour la placer au centre des préoccupations quotidiennes.

Le monument compte plus de 2 700 stèles grises et s'étend sur 19 000 mètres carrés.

Le monument compte plus de 2 700 stèles grises et s'étend sur 19 000 mètres carrés.

En choisissant cet emplacement, au cÅ“ur du Berlin historique, touristique et politique, les organisateurs ont souhaité afficher clairement que ce monument s’adresse au pouvoir politique et à la société civile de l’Allemagne. Pour que jamais ne se reproduisent les atrocités de l’holocauste, le monument est destiné à être vu par le plus grand nombre. En votant la résolution prévoyant la construction du monument, les députés allemands se sont fixés un mandat de mémoire. Leur intention peut se résumer à cette phrase, affichée sur les lieux :  « It happened, therefore it can happen again: this is the core of what we have to say (1). » Il s’agit d’une citation tirée d’un poème de Primo Levi, membre de la résistance italienne déporté à Auschwitz en 1944.

Le monument commémoratif de l’holocauste à Berlin a été érigé 60 ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Le projet a commencé à prendre forme en 1999, mais l’ouverture officielle au public s’est faite en mai 2005. Å’uvre de l’architecte new-yorkais de renommée internationale Peter Eisenman, le monument compte plus de 2 700 stèles grises et s’étend sur 19 000 mètres carrés. Le monument abrite aussi un centre d’information sous-terrain. Ce dernier est dédié à la documentation concernant les juifs assassinés lors de l’holocauste.

Le sol lui-même est irrégulier, traître, prêt à le faire trébucher à tout moment.

Le sol lui-même est irrégulier, traître, prêt à le faire trébucher à tout moment.

Cette Å“uvre, radicalement différente des autres monuments commémoratifs, permet l’immersion totale du spectateur. Le visiteur peut entrer sur le site par quelque côté que ce soit et découvrir des vagues de stèles grises différentes selon le parcours effectué. L’itinéraire parcouru est silencieux, feutré; l’ambiance étant généralement au recueillement. Toutefois, on peut parfois apercevoir de jeunes enfants jouant à cache-cache entre les stèles. Les 41 arbres plantés à l’extrémité ouest du monument émergent également comme des symboles de vie et d’espoir dans ce sanctuaire dédié au deuil.

La visite est une expérience complète, saisissante. En déambulant dans ce champ de grisaille, on remarque en premier lieu que les blocs sont de tailles diverses. Les premières stèles à l’orée du site sont de simples rectangles au niveau du sol, alors que les blocs suivants sont des prismes s’élevant vers le ciel. Sans s’en rendre compte, le visiteur se retrouve rapidement en plein cÅ“ur d’une forêt de béton gris, surpassé par des blocs de près de 5 mètres de haut. Puis, c’est le sol lui-même qui devient irrégulier, traitre, prêt à le faire trébucher à tout moment.

Cet environnement imprévisible et hasardeux peut rappeler la situation de la société allemande, suite à la prise de pouvoir du parti national-socialiste. Ainsi, le spectateur est invité à se remémorer les violences et contraintes opérées par les Nazis. Dans une perspective d’avenir, le monument nous indique l’importance de s’élever contre les injustices dès qu’elles apparaissent, sans attendre de se retrouver en plein cÅ“ur d’une situation funeste.

Cette œuvre, radicalement différente des autres monuments commémoratifs, permet l'immersion totale du spectateur.

Cette œuvre, radicalement différente des autres monuments commémoratifs, permet l'immersion totale du spectateur.

Même si l’architecte n’a jamais publiquement révélé son interprétation personnelle, beaucoup de visiteurs voient dans le monument une ressemblance avec un cimetière, les blocs de béton gris simulant des pierres tombales. Le nombre impressionnant de blocs rappelle l’étendue du massacre de la Shoah. On ne trouve aucun nom de victime, peut-être pour indiquer l’impossibilité de dresser une  telle liste de façon exhaustive. Ici, les « pierres tombales » sont plutôt anonymes et indiquent en silence que les victimes sont trop nombreuses pour être comptées. À ce sujet, Peter Eisenman, architecte du projet, s’est prononcé ainsi : « L’atrocité et l’ampleur de l’holocauste est telle que toute tentative de la représenter par des voies traditionnelles est inévitablement inadéquate. [...] Aujourd’hui, nous pouvons seulement connaître le passé via une manifestation dans le présent. » (traduction libre de l’anglais) (2)

(1) Traduction libre : C’est arrivé, alors cela peut se produire à nouveau : voilà l’essence de ce que nous avons à dire.
(2) http://www.holocaust-mahnmal.de/en/thememorial/fieldofstelae

2 Commentaires

  1. Pauline Lazure dit:

    Très intéressant. ES-tu allée en Allemagbne r`cemment ?

  2. Marie-Ève Rochon dit:

    Oui, j’ai visité Cologne, Berlin et Munich. J’ai beaucoup apprécié l’Allemagne, j’aimerais d’ailleurs retourner visiter Hambourg et Dresde.

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