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Un illuminé dans la ville lumière

Publié le 23 August 2009 par Ipso-facto

Un reportage de Naël Shiab

Denÿs, comme il aime à se nommer en référence à Pierre Louÿs, un auteur symboliste de romans érotiques et décadents de la fin du XIXème siècle, voue un culte aux dandys d’avant-guerre, à leur élégance comme à leur vision de la société. «On dit que la modernité c’est cool, mais c’est parce qu’on baigne dans l’ancien et ça on ne l’a pas compris.»,  siffle-t-il, affligé.

denis-villePour rendre hommage à ce passé, il en a choisi certains aspects, comme la garde-robe, qu’il arbore avec fierté. Loin des chandails roses moulants et des pantalons à bobettes apparentes à la mode d’aujourd’hui, il aime se promener la badine sous le bras, dans son ensemble 1900, cintré et parfaitement ajusté. «Avant, le vêtement était pensé comme une seconde peau et ça paraît tout à fait logique. Aujourd’hui, tu portes des trucs en polyester et tu as l’air d’un sac», s’indigne-t-il. Dans son appartement du Vème arrondissement, la revue de sa garde-robe, fruit de longues fouilles aux puces de Paris, prend des allures d’exposé. Entre ses faux-cols et ses chemises à plastron qu’il amidonne lui-même, afin de les rendre aussi rigides que du carton, les anecdotes sur ses gilets ou ses bottines à boutons dorés de 1902 s’enchaînent. «Quand tu as porté du drap de laine cardé, crois-moi, tu ne peux plus rien aimer d’autre», assure l’étudiant en histoire de l’art - spécialité histoire de la mode et du costume, forcément.

Appuyé sur l’établi de sa cuisine, non loin d’une bouteille de sa limonade préférée - une recette artisanale de 1895 -, Denÿs peste contre la société d’aujourd’hui. «On ne produit plus rien, on vend des services et toutes nos richesses sont virtuelles. En 1900, le chômage n’existait pas. Avec tous les artisanats, tant que tu avais deux mains, tu pouvais travailler.» L’air désabusé, il envie les Français de la fin du XIXème siècle, en période de paix et d’effervescence avec 4 expositions universelles à Paris en moins de 35 ans.

denis-bancDans sa bibliothèque se cache son Å“uvre préférée : une édition de 1901 de À Rebours, de Joris-Karl Huysmans, la bible du dandysme à ses yeux. Ce dernier fut la source d’inspiration de Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, roman qui a amené Denÿs à se comporter en dandy. «Aujourd’hui, dès que l’on remarque quelqu’un habillé bizarrement, on dit que c’est un dandy. Mais non, le dandysme c’est une véritable  idéologie», clame-t-il, avant de citer le début de À Rebours, qu’il connait par cÅ“ur. «”Il faut que je me réjouisse au-dessus du temps…, quoique le monde ait horreur de ma joie, et que sa grossièreté ne sache pas ce que je veux dire.” Magnifique non  ?»

Autour d’un verre d’absinthe -une recette originale de 1900 - pour détendre l’atmosphère, Denÿs raconte avec regret qu’il a eu sa période dandy. «Je me promenais avec À rebours sous le bras. J’avais une morgue et un dédain stérile. J’ai raté mon année et j’en avais rien à foutre, rien.» Des dépenses folles qui l’ont endetté et un épisode dépressif violent lui laissent un souvenir désagréable de cette époque. Pour lui, le dandy a le sentiment de ne pas être dans le bon monde et en est quasiment malade. «L’exemple classique du dandy du XIXème siècle est le jeune homme de la campagne, qui arrive à Paris pour étudier avec les économies de ses parents. Sauf qu’en un rien de temps, il claque tout en menant une vie d’un luxe et d’un faste outrageant. Alors il s’endette, puis il se suicide.» Cela expliquerait selon lui le paradoxe fondamental de ces prédécesseurs : malgré un fort esprit critique, un soucis profond de l’esthétisme et un certain élitisme, les dandys se veulent totalement inutiles et ne vivent que pour eux, dans un hédonisme total.  «Le dandy est un météore, il se consume lui-même en illuminant le monde» illustre-t-il, une pointe d’admiration dans la voix, malgré ses expériences passées.

denis-absinthe

Une bouteille d'absinthe avec ses verres caractéristiques et leur cuillère à sucre.

De nos jours, pour Denÿs, être dandy n’est plus possible, le déroulement de l’Histoire les a tués. Selon lui, la Première guerre mondiale a fait ressurgir les idéaux de l’Ancien Empire avec la notion de surhomme. «La mode de 1930 est celle des épaules hors-normes qui donnent une carrure exagérée, et on est toujours dedans», indique-t-il. Avec la Deuxième guerre mondiale, les régimes fascistes ont ensuite cherché à supprimer tout individu différent des normes établies, alors que les dandys faisaient tout pour se faire remarquer. Puis, suite au conflit, chacun devait participer à l’effort de reconstruction. Et jusqu’à aujourd’hui, la vision politique d’après-guerre est d’augmenter constamment la productivité. «On ne parle que de croissance. Comment pourrait-on accepter des gens qui assument et revendiquent leur stérilité et leur improductivité? Non, les dandys sont tous morts», constate-t-il, un brin amer.

Au détour d’une promenade dans Paris, sur le pont d’Iéna qui relie la tour Eiffel au Trocadéro, Denÿs soupire : «Quand je pense qu’elle a été construite uniquement pour être l’entrée de l’exposition universelle de 1889. Et dire qu’en 1900, ils crachaient déjà sur leur époque… Mais s’ils savaient, s’ils savaient!»

2 Commentaires

  1. Denÿs dit:

    C’est vrai, il y a de ces originaux dans ma ville.
    Hihihihi.
    Tiens, j’ai une belle citation de Jack London, qui s’est inspiré de Napoléon, pour la fameuse métaphore du météore, et un peu de Wilde, aussi.
    “J’aimerais mieux être un superbe météore, chacun de mes atomes irradiant d’un magnifique éclat, plutôt qu’une planète endormie. La fonction propre de l’homme est de vivre, non d’exister. Je ne gâcherai pas mes jours à tenter de prolonger ma vie. Je veux brûler tout mon temps.”

  2. Delpard dit:

    «L’exemple classique du dandy du XIXème siècle est le jeune homme de la campagne, qui arrive à Paris pour étudier avec les économies de ses parents. Sauf qu’en un rien de temps, il claque tout en menant une vie d’un luxe et d’un faste outrageant. Alors il s’endette, puis il se suicide.»

    A ma connaissance, les dandys ne se suicidèrent pas. Au contraire, ils avaient un orgueil et une vanité telle qu’ils préféraient fuir comme Brummel.

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