Un reportage de Virginie Karagirwa
La ville de Kigali est en effervescence. Les journaux locaux publient avec attention chaque détail sur les candidats se présentant à l’élection présidentielle du 9 août 2010, alors que des voitures munies de mégaphones sillonnent la ville afin de rappeler aux citoyens d’aller voter. L’ambiance ne trompe pas, la campagne bat son plein au Rwanda. Dans ce tumulte, une institution peu commune se prépare elle aussi à suivre de près le déroulement des évènements.

Un des nombreux panneaux publicitaires encourageant les Rwandais à voter lors des élections présidentielles du 9 aout 2010.
Le Forum, plus communément appelé Forum des partis politiques, réunit les dix partis du pays. Pour le Forum, les élections sont un évènement capital car elles vont mettre à jour le travail de formation qu’effectue l’institution au sein des partis politiques. «C’est un moment important car le Forum bénéficiera d’un niveau de prestance élevé de la part des partis politiques», explique Anicet Kayigema, secrétaire exécutif du Forum.
Le Forum des Partis Politiques est une institution crée par l’État qui a pour but de promouvoir la discussion entre les différents partis politiques. Il a été mis en place après le Génocide des Tutsis du Rwanda en 1994. Pendant la période menant jusqu’à l’extermination de la minorité ethnique, les Tutsis, les principaux partis politiques ont encouragé la majorité Hutu à perpétrer le génocide en leur inculquant des idéologies de haine ethnique. C’est afin d’empêcher que des partis politiques puissent à nouveau mener le pays à la destruction que le Forum des partis politiques a été instauré de façon informelle en 1993, puis ouvert officiellement en 2003.
Aujourd’hui le Forum est une institution indépendante reconnue qui informe les partis politiques sur les mécanismes d’une démocratie et discute avec eux des différentes actions prises par le gouvernement. Seuls les partis politiques agréés par l’État peuvent être membre du Forum. Ces derniers mois le Forum s’est appliqué à les informer des règlements qu’ils doivent suivre pour présenter un candidat à la présidence. Mais le Forum tient à rester impartial. «Nous avons un rôle disons indirect. Nous donnons beaucoup d’informations niveau communication stratégique mais nous ne pouvons interférer dans les décisions des partis politiques», indique Kayigema.

Anicet Kayigema, secrétaire exécutif du Forum, tient les réunions de l'assemblée et représente le forum
En tant que secrétaire exécutif, Kayigema gère les activités quotidiennes du Forum, planifie et organise les assemblées. Membre du Parti Libéral (PL), il a dû signer un agrément stipulant qu’il n’aurait aucun rôle de gestion ou de prise de responsabilité dans son parti. «Si je viens d’un parti, on peut penser que je suis partial. Ça me met donc plus à l’aise de mettre de la distance entre mon parti et moi et de même ça met plus à l’aise les autres».
Malgré les efforts pour assurer toute objectivité dans les actions du Forum, les institutions internationales jettent un regard méfiant sur celui-ci. Beaucoup le soupçonnent d’être un outil du gouvernement pour contrôler les autres partis politiques. Gaston Bilbao, directeur de la branche National Democratic Institute, un organisme non-gouvernemental américain qui travaille avec le forum sur le renforcement des partis politiques au Rwanda, éprouvait les mêmes inquiétudes. «Je suis arrivé avec un préjugé car j’avais écouté les soupçons des institutions internationales. Ça m’a pris 8 à 9 mois pour voir que le forum est un bon instrument démocratique créé par les Rwandais, car tous les partis sont représentés. »
Les organismes qui travaillent au Rwanda sont invités à visiter le forum. Cependant Bilbao estime que le Forum ne s’ouvre pas assez, ce qui expliquerait l’opinion parfois négative que les pays étrangers s’en font. «Mes recommandations pour le Forum seraient d’essayer d’ouvrir un peu plus l’institution, inviter les médias ou les partenaires internationaux à participer aux débats de l’Assemblée, parce que les gens ne comprennent pas ce que le forum fait», conclu-t-il.
D’après Anicet Kayigema et Christine Mukabunani, présidente du seul parti d’opposition, le Parti Social-Imberakuri, l’ambiance au sein de l’Assemblée générale du Forum repose surtout sur la discussion. Il arrive cependant que des écarts se produisent. Le plus récent concerne une dispute interne au PS-Imberakuri suite à laquelle Mukabunani à été désignée nouveau chef du parti.

Du haut de la butte de Kacyiru, le Forum donne vue sur les dix drapeaux des partis membres ainsi que la colline de Gisozi en face.
L’une de ses premières décisions a été de renoncer à présenter un candidat pour le poste de Président de la République. D’autres n’ont par contre pas hésité: le président sortant Paul Kagame du FPR, les candidats Prosper Higiro du PL, Jean Damascène Ntawukuliryayo du PSD (Parti Social Démocrate) et Alvera Mukabaramba du PPC (Parti du Progrès et de la Concorde).
Maintenant que quatre partis sont entrés dans la campagne présidentielle, le secrétaire exécutif du forum Anicet Kayigema explique que l’institution s’informe du temps d’antenne à la télévision et dans les radios locales de chaque candidat. Il vient aussi de faire installer des sites web pour tous les partis afin d’optimiser leur communication avec les citoyens. Toutefois le forum n’en oublie pas son rôle majeur: s’assurer qu’aucun parti politique ne pourra user de son influence pour encourager des divisions ethniques au sein de la population. Il comprend un comité d’éthique chargé de s’assurer qu’aucun membre ou parti politique n’émet d’idéologie génocidaire. Pour cela, le comité évalue si les membres respectent le code de comportements établi et demande aux partis de remettre à l’ordre ses membres s’ils fautent.
Entre-temps le Forum des partis politiques va continuer à suivre avec attention l’avancée des différents partis et de leurs candidats à l’élection présidentielle. Le secrétaire exécutif ne s’inquiète pas du résultat des élections, que ce soit pour le président ou le parti qui sera à la tête du gouvernement en août prochain, tant que le partage du pouvoir est respecté. Le Forum quant à lui ne s’arrêtera pas là , après les élections présidentielles, il devra se préparer pour les élections sénatoriales de l’année prochaine. Pour Anicet Kayigema, le travail du Forum est loin d’être fini. «On vient de loin, on avance, mais le plus intéressant c’est que l’on ne régresse pas».





