Alice Springs, la seule ville en Australie où commander un plat de fruit de mer est sans doute une mauvaise idée. Oubliez les magnifiques plages, oubliez la barrière de corail. Vous voilà, comme aime le dire les Australiens : « In the mild of nowhere ». À 1200km de l’océan le plus proche, à plus de 1500km de toute agglomération digne de ce nom, vous voilà au centre géographique du continent. Il est loin le cliché du surfeur sur la plage au soleil couchant. Ici, il n’y a que de la roche, des rivières à sec, des kangourous et une foule de touristes. Bienvenu dans la ville où s’entrechoquent cultures ancestrales aborigènes et appareils photos numériques internationaux.
D’abord simple étape du télégraphe de 3000 kilomètres traversant l’île-continent du nord au sud, Alice Springs connaît une poussée démographique avec la ruée vers l’or de la fin du 19ème siècle. Aujourd’hui, le métal précieux a disparu, mais l’industrie du tourisme dans la région est un filon qui ne tarit pas. L’image qu’on donne la ville est celle d’un lieu isolé, reclus, encerclé par un désert sauvage. Beaux mirages marketing… Sachez que tous les chemins mènent à Alice Springs : avions, bus, trains, vous n’avez que l’embarras du choix pour vous rendre dans cette oasis où poussent auberges et fleurissent agences de voyages. Étrangement, ici, les routes qui traversent le bush sont en parfait état, comme neuves. Loin des nids de poule de Montréal, le dépaysement est total.
Paradoxe parmi les paradoxes, vous y trouverez une base de surveillance satellite de la CIA en plein désert, dont une grande partie des 1400 employés sont officiellement… jardiniers dans un des endroits les plus arides de la planète !
Du coup, grâce à tous ces moyens de locomotion, le monde entier se presse pour venir voir les étrangetés géologiques de l’endroit, dont le plus fameux représentant est Uluru. Du haut de ces 348 mètres de haut et 2,5 kilomètres de large, dominant le bush australien plat, vous ne pouvez le manquer. Pour les touristes, c’est un gros cailloux drôle à escalader qu’il est bon de regarder changer de couleur au lever et coucher du soleil, si possible une bière à la main, ou une coupe de champagne pour les plus fortunés. Mais pour les Aborigènes, premiers habitants de l’endroit, c’est un des lieux les plus sacrés qui soit et, bien que leur culture interdit formellement d’y grimper, des hordes d’étrangers viennent tous les ans le faire. Depuis que la gestion du parc est assumé à la fois par l’état et par les Aborigènes, ces derniers ont réussi à interdire la prise de photographies sur certains lieux autour d’Uluru, mais l’ascension du mont reste autorisée. L’entrée du parc naturel où il se trouve étant payante, et la grande majorité des visiteurs ne venant que pour le rocher géant, il faut croire que les bénéfices engrangés sont bien plus lourds sur la balance que des milliers d’années de traditions ancestrales.
Considérés étrangers par des étrangers, les Aborigènes ont triste mine à Alice Springs. Ils arpentent les rues comme des zombies, preuves à moitié vivantes des années 1960 où le slogan « Keep Australia White » les a forcé à oublier leur culture, leur identité, dans des centres spécialement conçus pour. L’alcoolisme, la drogue et l’acculturation font des ravages dans leurs rangs. Les différents chef de tribus refusant l’alcool et la drogue dans les réserves, ceux que vous verrez en ville sont les rebus, rejetés à la fois par la société contemporaine et par leur communauté s’agrippant à leurs racines ancestrales. Il y a bien une agence d’emploi pour Aborigènes trônant en plein centre d’Alice Spring, mais, étrangement, jamais vous n’en verrez un travailler dans cette ville, ne serait-ce comme balayeur. Bloqués entre deux dimensions comme des non-êtres, faut-il vraiment s’étonner que les Aborigènes, tout juste 2% de la population australienne, représente 22% de la population carcérale du pays ?
Ils habitent aujourd’hui pour la plupart en banlieue de la ville, ou dans des camps, entassés et englués dans un désespoir quotidien. Il en résulte un des taux de criminalité les plus élevés du pays. Le Centralian Advocate, un quotidien traitant de l’actualité des territoires du centre, dans son édition du 27 juin 2008, indique qu’il y a eu plus de 1000 agressions en 2007, soit près de 3 par jours, dans la ville et ses environs. Et ce n’est pas qu’un jeu sur les statistiques, tous les guides de voyages vous le diront, traîner dans la ville après le coucher du soleil n’est pas conseillé.
Mais le gouvernement travailliste, tout juste élu après dix ans de domination conservatrice, tente maintenant de colmater les dégâts. Il a récemment fait des excuses pour tous les mauvais traitements infligés depuis 150 ans aux premiers habitants de son propre pays. Un prêt de 50 millions de dollars australiens, sans intérêts sur 99 ans, a été octroyé pour les aider à se sortir du gouffre dans lequel ils sont plongés depuis bientôt deux siècles.
Par une coïncidence heureuse, le 11 juin 2008, cinq mois après l’Australie, c’est au tour du Canada de présenter ses excuses aux Indiens, eux-aussi bafoués dans leurs droits les plus inaliénables par des colons trop imbus d’eux-mêmes.
Le paysage n’est pas le même, les couleurs et les odeurs non plus, la faune et la flore sont elles-aussi différentes, tout comme les températures, mais le dépaysement n’est parfois pas si grand entre le Canada et l’Australie.







