Un reportage de Frédéric Lacroix-Couture
À moins d’un mois des Jeux Olympiques de Vancouver, la question de la dualité linguistique est loin d’être réglée. Le bilinguisme est le talon d’Achille de l’organisation depuis le début des préparations.
En février dernier, les organisateurs montent un spectacle officiel pour souligner la dernière année de préparation avant le début des Jeux. À quelques jours de la représentation, faute d’avoir invité des artistes francophones, le comité organisateur fait appel à un musicien au nom francophone : Luke Doucet. Il est invité à chanter une chanson en français. Petit bémol, son répertoire est entièrement en anglais. Il traduit donc, avec l’aide de son père, deux de ses chansons.
Alors que l’organisation promettait la présence de plusieurs artistes francophones, les spectateurs ont dû se contenter de la prestation d’un artiste qui n’avait rien de français, sauf son nom. Cet incident a démontré à lui seul le travail qu’il restait encore à faire, il y a un an, en matière de bilinguisme.
Le Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver de 2010 à Vancouver (COVAN) et ses différents partenaires ont signé, le 14 novembre 2002, une entente dans laquelle tous s’engageaient à respecter les exigences en matière de langues officielles. Cette accord indiquait qu’une série de mesures serait adoptée afin d’y répondre, mais sept ans plus tard, rien ne laisse présager que le comité organisateur réussira à atteindre ses objectifs.

Vancouver s'apprête à accueillir l'événement le plus important son histoire. La langue de Molière aura-t-elle la chance de se faire voir? Le commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, se dit inquiet face à la visibilité qu'on accordera au français.
«Bien que le travail ne soit pas encore terminé, l’essentiel de la planification du bilinguisme des Jeux est complété. Avec l’aide de nos partenaires francophones et gouvernementaux, nous sommes confiants que les Jeux mettront en valeur les communautés francophones et anglophones», défend le porte-parole du COVAN, Sébastien Théberge.
«Ils ont sous-estimé le travail à faire», juge pour sa part le Commissaire aux langues officielles, Graham Fraser. En décembre dernier, il a une fois de plus manifesté son inquiétude devant le comité permanent des langues officielles quant à la place qu’occupera le français. Même son de cloche du côté de Richard Nadeau, porte-parole au Bloc Québécois en matière de langues officielles : «Il reste beaucoup de travail à faire pour avoir un visage francophone. Ils devront mettre les bouchées double.»
Le dernier rapport du commissaire, déposé au début de septembre dernier, soulevait plusieurs grosses lacunes. Les inquiétudes touchaient tout particulièrement l’affichage à l’extérieur des sites de compétitions et le déploiement de bénévoles bilingues.
Francophones recherchés
Sur un total de 25 000 bénévoles, un minimum de 3 500 personnes devrait avoir une connaissance de l’anglais et du français. «Nous sommes confiants d’avoir recruté un nombre suffisant de bénévoles bilingues provenant des quatre coins du pays. Afin de pouvoir offrir un niveau de service bilingue à la hauteur des attentes, nous tentons actuellement de leur offrir, dans la mesure du possible, des postes qui auront un contact avec le public, les athlètes et les médias», confirme le porte-parole du COVAN. Plusieurs journées de recrutements ont eu lieu dans différentes villes canadiennes comme à Montréal, Ottawa et Halifax.
«Il faut s’assurer que les visiteurs francophones puissent avoir du service en français à Vancouver ou qu’il ait un système de relais, c’est-à-dire qu’un bénévole anglophone unilingue aille chercher un bénévole bilingue au lieu de répondre “Sorry, I don’t speak French”», affirme M. Fraser. Richard Nadeau, député bloquiste qui siège également sur le comité des langues officielles, se demande de son côté si les bénévoles francophones pourront eux-mêmes bénéficier de services en français.
Du côté de la traduction, le travail demeurait encore colossal à l’automne. Selon le rapport de M. Fraser, le COVAN avait traduit environ 3 millions de mots sur un total de plus de 7 millions. Une somme de 5,3 millions de dollars a été octroyée par le gouvernement fédéral au Bureau de la traduction, ce qui devrait aider à résoudre les enjeux reliés à cet aspect, d’après Graham Fraser.
L’affichage et la signalisation posaient elles-aussi quelques soucis, notamment à l’extérieur des sites des Jeux. Toutes les affiches appartenant au comité organisateur doivent être en anglais et en français. En revanche, l’affichage appartenant à la province et aux municipalités n’est pas dans l’obligation de répondre à cette exigence.
Le COVAN doit alors inciter les villes de Vancouver et de Whistler, de même que le gouvernement provincial, à traduire leurs panneaux de signalisations dans les deux langues. «Les municipalités ont leur responsabilité», soutient le vice-président de la Fédération des francophones de la Colombie-Britannique (FFCB), Serge Corbeil, qui collabore étroitement avec l’organisation des Jeux olympiques.
L’Aéroport : la porte d’entrée des Jeux
Pour les visiteurs, l’expérience olympique commencera à l’aéroport de Vancouver et tout porte à croire que le séjour des touristes francophones commencera mal. Se faire servir en français ne sera pas évident selon le rapport du commissaire. En effet, l’aéroport de Vancouver n’a pas obtenu la note de passage en matière de langues officielles.
Selon les observations faites sur les services offerts au public, seulement 53% de l’affichage actuel se faisait dans les deux langues. À part celui de Montréal, les autres aéroports internationaux du pays font également piètre figure en ce qui a trait au bilinguisme.

Le premier contact qu'auront les visiteurs avec Vancouver c'est l'aéroport. Malheureusement, pour les touristes francophones le service en français n'y est pas toujours disponible.
Voir et écouter les compétitions en français
Le choix du consortium des télédiffuseurs CTV-RDS-TQS pour la diffusion des Jeux Olympiques au Canada avait également suscité des craintes de la part des minorités francophones du pays. RDS et TQS ne sont disponibles que par câble au Québec. Par le passé, c’était la chaîne Radio-Canada/CBC qui avait cette responsabilité de diffuser dans les deux langues l’essentiel des compétitions.
Le 8 janvier 2009, RDS est parvenu à une entente avec les entreprises de télédiffusion par satellite telles que Star Choice et Bell ExpressVu. Elles offriront le signal du Réseau des sports gratuitement à leurs abonnés francophones vivant à l’extérieur du Québec. Il est aussi possible qu’une programmation sur Internet soit offerte.
Améliorations constatées
Malgré les difficultés rencontrées, le COVAN a pris diverses initiatives afin de remédier à la situation. «Il y a eu des progrès», note M. Fraser. À la suite d’une recommandation du commissaire, les organisateurs ont mis sur pied en avril dernier un comité consultatif sur les langues officielles. Composé de six membres, dont l’ancien Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin, le comité a pour mission de conseiller le COVAN concernant ses objectifs en matière de langues officielles et de mise en valeur de la culture francophone.
En août dernier, le comité organisateur et le Grand témoin de la francophonie, Pascal Couchepin, signaient une convention pour la promotion du français lors des Jeux. Initiative de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), Pascal Couchepin a comme fonction d’observer la place réservée à la langue de Molière lors des événements. Ce poste a été créé en 2004, pour les Jeux Olympiques d’Athènes. En 2008, aux Jeux de Pékin, le Grand témoin était le politicien français Jean-Pierre Raffarin.
Ces mesures seront-elles suffisantes pour représenter comme il se doit la dualité linguistique du Canada? La réponse ne sera connue qu’au début des compétitions. «Nous allons voir les résultats aux Jeux Olympiques. Je ne connais personne qui est contre l’importance de la dualité linguistique», soutient Graham Fraser. «Le vrai test sera durant les Jeux», affirme quant à lui Richard Nadeau, député bloquiste dans le comté de Gatineau.









